00:00Et c'est à vous, Sophia Aram, on vous écoute.
00:07Dans ma bouche, ce matin, il y a un vide.
00:10Celui que nous laisse Marjane s'attrapie.
00:12Elle est partie, comme elle était, en un bloc, d'un seul tenant.
00:16Et surtout, comme elle aimait, définitivement.
00:18Et quelle catastrophe, quand même, cette mort, quoi.
00:21C'est pas possible.
00:22C'est quand même, c'est affreux.
00:23Vous avez des bonbons, je vais en prendre un.
00:25Parce qu'il faut bien s'y résoudre,
00:27celle qui était capable de vous parler de la mort et de sauter sur un bonbon dans la même phrase,
00:31est définitivement partie.
00:32Je n'ai jamais rencontré quelqu'un comme Marjane.
00:35Quelqu'un dont la folie était l'exact contrepoint d'une lucidité constante,
00:39sans concession, sans relâchement, jusqu'à l'épuisement.
00:41Une lucidité face à la mort, face au mollat et face au con, en général.
00:45Et lorsqu'en 2015, le journaliste Jérôme Collin a la très bonne idée de lui demander,
00:50s'il lui arrive, de penser à la mort, elle répond.
00:53Tous les jours, toutes les heures, toutes les minutes, toutes les secondes,
00:57comment voulez-vous que je n'y pense pas ?
00:58Oui.
00:59Et c'est dans cette étonnante lucidité que Marjane puisait aussi la force de se tenir debout,
01:04sachant que bien sûr...
01:06Il y a un jour où je vais rendre l'âme, je ne respirerai plus,
01:09et à ce moment-là, je resterai couché.
01:11Mais avant de me coucher pour de bon, je ne veux pas être couché.
01:15Debout donc, face à la dictature islamique d'Iran,
01:17comme ces quatre volumes de Persepolis publiés dix ans après la fatwa de l'ayatollah Khomeini
01:21contre Salman Rushdie, Marjane y charge la molarchie,
01:24bille en tête, avec toute la puissance d'une œuvre écrite à hauteur d'enfants,
01:28sa famille massacrée, torturée,
01:30ses mollats qui exécutent le matin et prient le soir,
01:32la barbarie de ces hommes qui torturent au nom de leurs dieux.
01:35Le monde entier fait la connaissance de Marjane
01:37sous les traits d'une petite fille en noir et blanc,
01:39déambulant dans les rues de Téhéran.
01:41Une œuvre de résistance que les mollats et le Hezbollah
01:43s'empressèrent de qualifier d'islamophobes,
01:45et surtout d'interdire, terrorisés par son absence de peur
01:48et par sa capacité à tout mettre en jeu, tout le temps,
01:51son histoire, sa drôlerie, sa poésie.
01:53Un courage salué par le monde entier.
01:55Ce courage au sujet duquel elle m'écrivait avec sa lucidité caractéristique.
01:59Les gens adorent mon courage,
02:01mais quand il s'agit d'enlever les doigts de leur cul,
02:03il n'y a plus personne.
02:05Marjane était debout, tout le temps,
02:06et sans relâche, face au con,
02:08qui, il y a peu en France, l'accusait à nouveau d'islamophobie.
02:11Des accusations au sujet desquelles elle m'écrivait ceci.
02:14J'ai entendu que moi et mon père Cépolis étions islamophobes,
02:18alors que j'ai vécu sous la dictature religieuse,
02:20qu'ils ont exécuté une partie de ma famille,
02:22sans compter ceux qui étaient justes, torturés.
02:24Quelle phobie !
02:25Je n'aime pas l'islam politique,
02:26comme n'importe quelle personne saine d'esprit.
02:29Voilà pourquoi, en dehors de l'amitié,
02:31perdre un bloc aussi solide que Marjane,
02:33au moment où il n'y a plus grand monde sur cette ligne de front,
02:36me donne le sentiment d'être un peu plus seule encore,
02:39un peu plus démunie face au con.
02:40Voilà aussi pourquoi je réussirai sans trop me forcer
02:43à respecter ce qu'elle attendait de ses amis après sa mort.
02:46Il faut qu'il me pleure, très très très fort.
02:49Je veux qu'on me pleure et qu'on me regrette.
02:54Merci Sophia, merci beaucoup pour cet hommage.
02:57Merci beaucoup pour cet hommage.